Paul Chauvet
Érotisme, Pornographie et Anarchie
La Rue n°17 - 1er trimestre 1974 - Spécial Sexe
mardi 29 novembre 2005.
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Érotisme, Pornographie et Anarchie
« L'homme est le seul animal qui boit sans soif et fais l'amour en toute saison »
L'érotisme, comme la pornographie, touche l'individu mâle ou femelle en dessous de la ceinture, c'est un problème qui allume les yeux mais obscurcit l'intelligence ; tout ce qui touche à la fesse en général et aux diverses variations de son comportement en particulier déclenche un phénomène égrillard qui réduit la capacité d'analyse des êtres humains concernés. Dans le présent article, il faudra essayer de prendre une certaine distance face au pornographique pur et aux images qu'il diffuse, comme face à l'érotisme et aux rêves qu'il projette pour tenter une approche originale de ces deux notions clés du monde contemporain. Il ne s'agira pas de rester cantonné dans le cadre étroit de l'individu face à ces deux notions, mais bien d'élargir l'analyse pour voir l'importance qu'elles prennent dans la situation sociale actuelle, puis de déterminer la valeur qu'elles représentent face à l'idée révolutionnaire pour, enfin, essayer de cerner leur situation dans un monde libertaire entièrement réalisé.
Le premier point est celui d'un essai d'approche de ces deux notions dans le monde contemporain et plus spécialement dans ce que nous en connaissons le mieux, c'est-à-dire le cadre principalement français.
I - TENTATIVE D'APPROCHE DES VALEURS
Nous vivons une époque de remise en question et d'approfondissement de nos idées. Alors qu'avant il suffisait de se déclarer pour l'amour libre et militer en faveur de la totale disposition de son corps pour tenir l'expression révolutionnaire de la sexualité, il faut maintenant entrer dans le détail, le mécanisme, et tenter de comprendre afin de déterminer où se situe la liberté pour l'individu et pour cette société que nous voudrions égalitaire sur tous les plans.
Aujourd'hui, une certaine libéralisation sexuelle se fait jour ; l'on voit apparaître aux devantures des kiosques de nombreux ouvrages concurrents sur la sexualité ; des brochures de style « union », « accord », « sexus », « Eros », etc., dévoilent tout sur les actes sexuels, les diverses positions, les mille et une manières de pratiquer à un, à deux ou à plusieurs, et tout cela avec le plus grand sérieux. Derrière les kiosques, mais déjà presque en vente libre, apparaissent les brochures photographiques venant du Nord, qui racontent en images objectives, sous les allures du roman-photo de ma grand-mère, non plus les aventures amoureuses et platoniques d'une fille pour un beau garçon bien habillé, mais les modernes partouzes et les avatars divers de sexes photographiés avec réalisme dans leur action coutumière. Demain, la midinette se saoulera de verges, clitoris, cunnilingus, fellation, intromission anale, vaginale, éjaculations en tous genres, etc., en allant travailler ou en revenant le soir dans son métro toujours bondé.
Les livres que l'on qualifiait d'érotiques ou de pornos sont largement dépassés : « l'Amant de lady Chatterley », « Histoire d'O », « Emmanuelle », etc., les ½uvres de Sade ou de Choderlos de Laclos, tout cela semble relever de la bibliothèque rose du sexe face à toute une littérature présente libérée d'un certain nombre de tabous venus du siècle passé. Il faut alors tenter de redéfinir ce qui appartient à l'érotisme ou au pornographique pour situer le sexe dans l'époque contemporaine et à venir, et cerner sa nouvelle dimension psychologique, sociale, morale, face à la société et à l'homme qui se voudrait réellement libre.
Au qualificatif de pornographique s'attachent les images d'une sexualité brutale, nue et sans fard, scatologique et sale, réduite aux actes seuls, sans référence à l'individu et à ses rêves ; cela étant, il faut comprendre une nuance importante pour la suite de cet article : il s'agit de savoir à quel niveau se situe le pornographique ; il y a cent ans, la cheville d'une femme subitement montrée relevait du pornographique ; aujourd'hui, la nudité totale est devenue monnaie courante, et les diverses positions et actes sexuels sont représentés sans soulever un tollé général, ils provoquent seulement de petits cris de curiosité. Le qualificatif de porno a donc évolué vers une plus grande violence d'expression, actuellement il semble s'appliquer à certaines images des films « la Grande Bouffe », « J'irai comme un cheval fou », « le Dernier Tango à Paris », là, des actes sont montrés de façon dégradante et scatologique. Il faut maintenant essayer une approche de ce que l'on peut actuellement qualifier d'érotique.
Pour définir ces deux termes, il faut faire appel à ce qui est vu, lu ou entendu, c'est-à-dire à une forme d'expression de l'homme pour les autres ; c'est à partir de là qu'une approche de l'idée érotique est possible. L'érotisme recouvre le même champ d'expérience que le pornographique, mais la manière de présenter les objets ou les actes relève de la recherche du beau, de l'harmonie des formes, des couleurs et des sons. Une photo pouvant relever du pornographique dans sa composition devient érotique si elle est prise de façon artistique et veut suggérer plus qu'expliciter un acte ou une position.
L'érotisme, en une première approche, se présente comme le pornographique présenté artistiquement, c'est-à-dire faisant appel à une fonction supérieure de la pensée qui travestit la réalité crue pour en créer une harmonie ; l'érotisme peut alors être considéré comme le dépassement du pornographique par la pensée de l'homme qui sublimera une action sexuelle en y projetant son idée du beau, de l'eurythmie. A ce point nous arrivons à constater que le pornographique, comme l'érotisme, ne touche plus seulement l'homme dans sa sexualité, mais sur le fond de sa psychologie morale, sociale et politique.
La sexualité et la manière de l'appréhender, pornographique ou érotique, pose non seulement des questions individuelles, mais aussi collectives, sociales et politiques.
II - L'INDIVIDU DEVANT LE PORNO-ÉROTISME
Une belle définition de l'homme dit qu'« il est le seul animal qui fait l'amour en toute saison » ; cela est vrai ; l'homme est constamment disponible pour ce genre de plaisir, et même il se sollicite quand l'envie ne lui vient pas directement ; il crée son propre désir sexuel à tel point que, pour certains hommes, la sexualité et son assouvissement sont le problème majeur de leur vie. L'homme moderne semble prisonnier de sa sexualité débordante, la femme le suit dans son évolution, et tous les deux se retrouvent dans la pornographie et l'érotisme modernes sans pouvoir se dépasser.
Le XXe siècle a vu un grand changement au plan du comportement sexuel de l'homme et de la femme ; la guerre de 1914 fera lever les jupes bien au-dessus du mollet autorisé pour en arriver aux cheveux et à la jupe courte de la garçonne, et à la création par Victor Margueritte du qualificatif qui fit fortune depuis : la partouze. La Seconde Guerre entraîne le droit de vote et une égalité de devoir et de travail pour la femme et l'homme ; sexuellement la femme s'émancipe pour en arriver à nos jours où elle est à égalité avec son compagnon de race le bipède pensant. La pornographie et l'érotisme, dont l'homme possédait les rênes et qu'il assouvissait dans les maisons tolérantes, deviennent partie intégrante de la vie courante et font partie de sa vie quotidienne. Alors qu'il devait chercher une spécialiste dans un endroit adéquat, il trouve maintenant la partenaire recherchée sur son chemin normal. La pratique sexuelle libre se vulgarise et se simplifie tant pour l'homme que pour la femme, la recherche en cette matière trouve donc normalement la même évolution ascendante ; elle sera plus habituelle, mais aussi plus profonde, plus recherchée, plus tyrannique aussi. Pour l'homme comme pour la femme, le besoin de faire l'amour souvent, de toutes les manières, avec un maximum d'expériences nouvelles, amène une boulimie pornographique et érotique. Tous deux se jettent à corps perdu dans la recherche de sensations nouvelles, et nous voyons une floraison de maisons qui reçoivent des couples qui viennent s'adonner à l'amour de groupe, le « swaping » américain ; il s'agit là de mettre le maximum de couples nus, ne se connaissant pas, dans une grande chambre et laisser copuler jusqu'à épuisement (lire à ce sujet le livre du docteur Valensin), chacun retournant chez soi ensuite sans connaître le voisin. Certaines de ces amours de groupes seront érotiques, car elles grouperont des esthètes désirant s'assouvir, mais aussi le faire avec recherche artistique, dans la finesse ; pour d'autres, ce sera la bonne orgie pornographique, mais, pour tous, il semble que c'est un besoin de dépassement par une sexualité totalement rassasiée ; c'est aussi un échec, car plus loin il n'y a plus rien, sinon le vide.
Au plan individuel, on peut donc dire que notre civilisation se caractérise par une évolution de l'égalité de la femme vers l'homme en prenant comme image l'homme, puis par une expérimentation à deux de toutes les possibilités de la pornographie et de l'érotisme, car nombreux sont ceux qui tenteront de passer d'une notion à l'autre pour varier le plaisir et le rendre plus complet. C'est un effet de boulimie sexuelle dont on retrouve trace dans les ½uvres à grande diffusion, les livres avec toutes les brochures et ouvrages qui se vendent derrière les boutiques, et les films. Dans ces deux formes d'expression on trouve d'ailleurs le duo porno-érotique ; ce sont les mille et un films de série très médiocre à base sexuelle qui fleurissent dans les cinémas de toutes les villes, et les quelques films de valeur style « le Dernier Tango à Paris », « la Grande Bouffe » ou les « Contes de Canterbury » ; pour les livres le même cloisonnement se fait, livres érotiques, livres pornos, mais seul le niveau d'approche du problème est différent. Dans le livre érotique on doit normalement trouver du porno plus de l'esprit ; dans les films ce doit être pareil, mais combien de gens peuvent-ils voir plus que la simple scène du beurre dans « le Dernier Tango », ou autre chose que la mort entre les spaghetti et la masturbation dans « la Grande Bouffe », et dans le livre « Emmanuelle » qui lit le pathos philosophique ? En plus de cette égalité sexuelle de l'homme et de la femme qui s'affirme de plus en plus, il y a la disponibilité plus grande des individus, dont les loisirs sont plus nombreux et plus collectifs qu'auparavant ; les clubs de vacances sont souvent des « baisodromes » et conçus comme tels par leurs promoteurs ; il y a peut-être aussi le sentiment du vide de la vie dans laquelle les humains de notre époque ne trouvent que l'amour physique comme possibilité de réalisation personnelle ; il faut bien dire que c'est la seule valeur qui ne semble pas démonétisée, et en plus elle ne demande pas de prendre une position quelconque qui engage l'individu face à la société à laquelle il appartient. Ce porno-érotisme contemporain apparaît plus comme un refuge pour l'homme que comme un dépassement et une libération de l'individu. La femme avait besoin de s'égaler à l'homme, elle l'a fait mais sans chercher son originalité propre, elle a repris le schéma millénaire pour le recopier ; auparavant l'homme possédait et manipulait la femme, maintenant l'homme et la femme se manipulent conjointement ou à tour de rôle, mais le phénomène de l'utilisation de l'un par l'autre continue d'exister, le porno-érotisme n'a rien changé au problème, il en a simplement élargi le champ d'action.
De plus, il semble que le contentement n'y soit pas. On parle plus librement, on pratique plus librement, mais on assume cette liberté dans le cadre de la tradition sexuelle des temps passés, ce ne sont que des variations plus larges d'une même solution sans ouverture vers un autre mode de pensée. Malgré cette libéralisation sexuelle reflétée par la pratique du porno-érotisme, l'individu ne se trouve pas plus libre, plus épanoui, plus contenté. La libéralisation des m½urs a apporté la libéralisation du porno-érotisme, sa vulgarisation ; la femme a acquis une certaine égalité avec l'homme au plan sexuel, une certaine boulimie porno-érotique se fait jour, mais le contentement sexuel de l'individu est toujours relatif et une véritable réalisation des individus entre eux n'est toujours qu'une utopie et semble même s'éloigner dans une forme d'obscurantisme dont l'inquisition sera le porno-érotisme.
Après cette analyse du porno-érotisme face à l'individu, essayons de voir ses rapports avec l'évolution et la révolution sur le plan social.
III - LE PORNO-ÉROTISME DANS LA SOCIÉTÉ FACE À L'ÉVOLUTION ET À LA RÉVOLUTION
Le moins que l'on puisse dire de notre société, c'est qu'elle est une société capitaliste légèrement libérale, ou tout au moins juste ce qu'il faut pour survivre et se perpétuer. Dans les relations inter-individuelles le porno-érotisme ne permet pas plus l'égalité entre les classes qu'entre les hommes et les femmes ; il y aura toujours ceux qui feront du porno et ceux qui feront de l'érotisme-pornographique ; la femme devient l'égale de l'homme dans ses tares et ses défauts, mais n'atteint pas à une égalité originale.
Il en ira de même dans l'évolution des divers groupes de notre société.
Au plan du porno-érotisme, la société évolue, la diffusion des idées se fait, et les grands groupes de presse et de loisirs prennent les rênes du marché au travers des revues, brochures et autres moyens d'extériorisation, et ils orientent comme cela une majorité d'individus vers un certain élargissement de leurs besoins ; pendant qu'ils pensent et font cela, ils ne pensent et ne font pas autre chose qui serait peut-être gênant. Les jeunes avaient besoin d'une soupape de sécurité, on ouvrit les vannes du porno-érotisme ; il fallait créer un idéal qui éviterait la recherche d'un réel mieux-être des individus, il s'est présenté la fesse et ses mille et une variations, le problème est ainsi résolu.
Le porno-érotisme est d'abord un marché qui reste encore largement ouvert à une consommation potentielle importante ; non seulement les brochures, mais les hôtels recevant les couples des amours de groupes, les centres de vacances sont concernés ainsi que les restaurants réservés aux couples, ainsi que certaines boîtes de nuit, le tout étant souvent regroupé pour permettre le passage de l'un à l'autre pour le plaisir du portefeuille de l'unique propriétaire des divers établissements de loisirs.
C'est ensuite une possibilité de manipulation des individus qui suivront cette mode, cela permet d'orienter les idées ; c'est un canal qui désamorce une certaine révolte en donnant l'impression d'une grande liberté acquise par un grand nombre d'individus passés du rang de petit ouvrier au rang de petit chef ; la petite et la moyenne bourgeoisie du travail se trouvent ainsi orientées plus facilement ; les groupements, qui ne tarderont pas à se constituer comme c'est déjà le cas, permettront de faire passer une idéologie précise et calculée pour amener aussi, le cas échéant, un réflexe de conservation du groupe porno-érotique face à une situation qui appellerait au changement radical du style de civilisation.
C'est aussi un genre de vie qui va changer, mais tout en étant observé et orienté comme il le faut par ceux qui tiendront les guides du pouvoir et qui sont intelligents.
Notre société néo-américaine tend comme un prototype vers une grande mobilité de l'emploi et des hommes ; les amours pluralistes, le porno-érotisme permettent aux individus de mieux se connaître, donc, le cas échéant de travailler et de s'adapter plus vite les uns aux autres ; on se fait pas meilleur groupe qu'un groupe sexuellement reconnu et ayant ce but commun en dehors du travail, le porno-érotisme suit et alimente ce groupe tant dans la vie sociale que dans la vie active. La communauté de la fesse a plus de chance d'être une réussite que la communauté d'idées ; il semble que si les diverses communautés qui vécurent avaient pris cette direction franche, elles n'auraient pas éclaté. Le porno-érotisme généralisé ouvre la voie à un style de rapport différent entre les individus et la société, mais ceci est très dirigé par ceux ceux qui y ont intérêt et l'analyse et la critique permettant un dépassement du problème n'existent pratiquement pas. La notion de couple héritée de deux mille ans de civilisation chrétienne tendra à disparaître pour voir, là aussi, une plus grande mobilité de tous les individus, et il faut lire le livre « le Choc du futur », d'Avlin Toffler, pour réaliser la profondeur du changement prévisible.
Derrière le porno-érotisme il y a donc la perpétuation d'une forme do société capitaliste bien exprimée comme étant celle de l'usage de tous les autres par une minorité de possédants et de dirigeants. Le porno-érotisme est donc un des moteurs de cette mutation de société en créant des conditions psychologiques et en étouffant toute velléité de dépassement du problème. La société actuelle présente un schéma social considéré comme souhaitable pour les décennies à venir, le tout est de savoir si cette évolution apportera quand même quelque chose de positif à l'homme ; a priori il semble simplement changer la forme mais pas le fond de la société, si ce n'est faire régresser la civilisation en créant des clans porno-érotiques définis et antagonistes ; il faut aussi penser aux fameuses minorités érotiques qui seront dans le courant de libéralisation sexuelle, reconnus à part entière. Aucune brochure ne condamne l'homosexualité, elle est présentée presque ouvertement comme une possibilité d'évolution supplémentaire, laissant ainsi ouverte la voie de l'escalade porno-érotique. Car, s'il est bien évident que les homosexuels, tout comme la hétérosexuels, ont droit à l'usage de leurs tendances particulières, il est non moins net quoi qu'on puisse penser, que les rapports, là aussi, ne sont jamais égalitaires et se réfèrent directement à l'exploitation de l'un par l'autre.
Lorsque tout le porno-érotisme sera intégré par les individus, il ne paraît pas qu'un changement important sera intervenu dans le comportement des hommes entre eux, ni que le comportement individuel actuel ne se reportera pas sur le comportement du groupe de demain, et l'évolution sera une simple évolution de structure de surface, le sens profond de la société restant le même. Il faut voir maintenant ce que devient l'idée révolutionnaire dans tout cela.
Reich et « la Révolution sexuelle » semblent avoir été rattrapés par le capitalisme aux multiples possibilités d'adaptation ; la découverte d'un sexe brimé a été submergée, noyée, dépassée par la reconnaissance d'une jouissance porno-érotique neuve et s'ouvrant largement à une espèce d'évolution des individus spécifique comme nous venons de le voir. Donc il semble bien que la révolution sexuelle n'a pas atteint ses objectifs, si tant est qu'ils aient été bien clairement définis par ses promoteurs. Bientôt l'homme ne sera plus brimé dans son goût de l'érotisme et du pornographique, il pourra soit se sublimer, soit se défouler, mais tout en restant dans le cadre présent. Le tremplin sexuel est donc dépassé, l'évolution actuelle semble irréversible, nous entrons dans une société à morale sexuelle différente, et cette morale, ce comportement porno-érotique du groupe et de l'individu paraissent permettre un grand champ d'expériences qui tiendront en haleine les hommes en prétendant leur apporter la liberté véritable qui s'avérera fallacieuse.
Dés l'abord, je crois qu'il ne faut pas se laisser prendre au piège aguichant de cette espérance de changement et démontrer de façon critique le fait que le changement de coutumes sexuelles porno-érotiques n'offre que l'illusion d'une liberté, l'illusion d'un changement de mentalité et de comportement des individus. Le sexe et son usage sous toutes les formes imaginables ne sont jamais que de l'illusion, le problème restant plus que jamais dans l'usage du pouvoir d'un groupement d'hommes sur les autres. Plus que le fait de la libéralisation sexuelle et l'usage du sexe, il faudra porter la critique sur la qualité des actes et bien démontrer que l'acte n'est pas une fin en soi comme le croient certains qui avalent mal leur religion révolutionnaire, mais un passage qu'il faut franchir. Il faudra faire comprendre que le porno-érotisme n'est pas une transcendance en lui-même ; s'il est bien compris il peut être un élément de révolution mais jamais le but à atteindre, d'autant que la société capitaliste l'a récupéré de façon magistrale, démontrant ainsi son dynamisme, ce qui doit faire hurler les tenants du dépérissement du système capitaliste. Il est bien vivant, ainsi que nous le voyons, la solution d'un changement social n'est donc pas dans l'attente mais dans la révolution brutale.
Et pour préparer dès à présent les possibilités du changement radical de la civilisation dans la nouvelle forme que prendra la société contemporaine, il faut entamer une critique acerbe du porno-érotisme comme nouvelle situation aliénante pour l'individu et le groupe. Ce qui ne veut pas dire qu'une civilisation libertaire sera prude et sans variations sexuelles ; c'est le problème à aborder maintenant.
IV • LA SOCIÉTÉ LIBERTAIRE ET LE PORNO-ÉROTISME
D'abord la civilisation libertaire se présentera comme un changement des rapports économiques entre les individus et les groupes ; l'idée clé en sera l'égalité devant la répartition des possibilités de la planète, mais aussi une égalité réelle et totale sur le plan de la morale entre les individus des deux sexes.
Il est bien évident que la femme est bien différente de l'homme dans sa manière d'être, de penser et de sentir les choses ; plutôt que tendre vers une ressemblance entre l'homme et la femme, il sera demandé à chacun de s'épanouir selon son propre tempérament.
Leurs relations seront donc différentes de ce qu'elles sont actuellement, il s'agira non plus de posséder l'autre et d'en tirer jouissance, mais de l'aider à progresser vers le mieux en lui apportant son originalité en supplément à la sienne. Egalitaires aussi sur le plan de l'amour physique et des variations porno-érotiques pourront être les deux partenaires, ou les nombreux participants. La civilisation libertaire ne prévoit pas la disparition du porno-érotique, elle veut simplement le mettre à sa juste place ; c'est un moyen de jouissance sexuelle qui est une des péripéties de la vie des hommes et des femmes, l'amour et la sexualité en général ne sont que des pratiques donnant du plaisir mais ne possèdent pas en eux-mêmes de transcendance, l'idée de l'amour transcendé nous venant directement de la civilisation judéo-chrétienne. Pour la civilisation libertaire, le but sera le dépassement constant de l'homme par lui-même ; c'est un stade de l'individu nettement supérieur à celui que nous connaissons, cela ne veut pas dire que toute jouissance physique disparaîtra, mais qu'elle sera assumée différemment par les partenaires, car si « l'homme est le seul animal qui fait l'amour en toute saison », cela ne veut pas dire qu'il ne fait que cela comme beaucoup voudraient nous le faire entendre ; l'amour sert à la jouissance et à la perpétuation de l'espèce. La jouissance est plaisir et repos, calme et amusement, elle demande comme toute chose une bonne capacité de dégustation mais point de boulimie pour éviter l'habitude et le désenchantement de l'être. La perpétuation de l'espèce est un acte hautement égoïste, car il permet de se dire que l'on vit encore un peu après le retour au vide, c'est un peu comme le dernier défi de l'homme à l'univers, et lancer un tel cri : « Tant que l'univers existe, je veux exister en me reproduisant », tout en prenant du plaisir, voilà un rêve non désagréable, surtout si le porno lâche l'érotisme pour le laisser enfin seul langage de l'homme et de la femme véritablement adultes et libertaires.
P. C.
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Georges Bataille
« L'ÉROTISME »
En principe un homme peut aussi bien être l'objet du désir d'une femme, qu'une femme peut être l'objet du désir d'un homme. Cependant la démarche initiale de la vie sexuelle est le plus souvent la recherche d'une femme par un homme. Les hommes ayant l'initiative, les femmes ont le pouvoir de provoquer le désir des hommes. Il serait injustifié de dire des femmes qu'elles sont plus belles, ou même plus désirables que les hommes. Mais dans leur attitude passive, elles tentent d'obtenir, en suscitant le désir, la conjonction à laquelle les hommes parviennent en les poursuivant. Elles ne sont pas plus désirables, mais elles se proposent au désir.
Elles se proposent comme des objets au désir agressif des hommes.
Il n'y a pas en chaque femme une prostituée en puissance, mais la prostitution est la conséquence de l'attitude féminine. Dans la mesure de son attrait, une femme est en butte au désir des hommes. A moins qu'elle se dérobe entièrement, par un parti pris de chasteté, la question est en principe de savoir à quel prix, dans quelles conditions elle cédera. Mais toujours, les conditions remplies, elle se donne comme un objet. La prostitution proprement dite n'introduit qu'une pratique de vénalité. Par le soin qu'elle prête à sa parure, par le souci qu'elle a de sa beauté, que sa parure met en relief, une femme se tient elle-même pour un objet que sans cesse elle propose à l'attention des hommes. De même, si elle se dénude, elle révèle l'objet du désir d'un homme, un objet distinct, individuellement proposé à l'appréciation.
La nudité exposée à l'état normal, a certainement le sens d'une négation. La femme nue est proche du moment de la fusion, qu'elle annonce. Mais l'objet qu'elle est, encore que le signe de son contraire, la négation de l'objet, est encore un objet. C'est la nudité d'un être défini, même si cette nudité annonce l'instant où sa fierté passera à la voierie indistincte de la convulsion érotique.